Rencontre avec Ahviv Mekdam, porte-parole du mouvement souverainiste AkAL .

1/ Pourriez-vous nous dire un mot sur l’origine du Mouvement AKAL ?
Je tiens d’abord à dénoncer les persécutions des services algériens qui ciblent nos adhérents ainsi que  tout opposant au régime d’Alger. J’apporte ici mon soutien personnel et celui de toute la famille AKAL à Mouloud Hamrani, un brillant et sage jeune cadre politique, adhèrent à AKAL.

Il vient d’être convoqué pour aujourd’hui 7 mars, et sans motif notifié, à la brigade de gendarmerie de Cheraga, près d’Alger.
Je réitère notre soutien également à Lounes Hamzi, à Djamel Azaïm, à Yacine Mebarki et au plus ancien détenu politique en Algérie qui est le mozabite Mohamed Baba Nedjar. Remarquez qu’ils sont tous amazighs, que l’État algérien reste profondément raciste et que la contestation actuelle les a oubliés.


Revenons à votre question. AKAL (Terre en kabyle) est l’abréviation de Alliance pour une Kabylie libre. C’est l’évolution naturelle du mouvement et du combat kabyle, évolution portée par une nouvelle et jeune élite politique kabyle.
AKAL, ce n’est ni une structure xénophobe ni un groupe identitaire. C’est un mouvement souverainiste et pacifique qui aspire à doter la Kabylie d’institutions démocratiques propres loin du jacobinisme arabo-islamiste et de la dictature d’Alger.

 2/ D’où est venue l’idée de penser « Kabylie » ?
L’idée s’est imposée d’elle-même étant donné le conflit permanent entre la Kabylie et le pouvoir central après l’indépendance de l’Algérie. Bien avant déjà, c’était la première région, après la capitulation de Abdelkader, a combattre le colonialisme français de 1854 à 1857 sous la houlette de la révolutionnaire kabyle Fadma N Soumeur dont l’histoire officielle tait le nom et le parcours.

Ensuite, il y a eu la création en France de l’ENA (Étoile nord-africaine), en 1926 devenu PPA-MTLD, par des syndicalistes kabyles comme Amar Imache (natif de At Dwala) et de Mohamed Djefel (natif de Larbaa N At Yiraten). Ce dernier en était le premier chef.
La spécificité politique de la Kabylie s’est davantage affirmée avec la crise anti berberiste de 1949, orchestrée par Messali Hadj contre kes nationalistes kabyles, et les liquidations qui ont suivi.


La Kabylie s’est constituée en première région révolutionnaire, devenue la wilaya 3 sous le commandement de Krim Belkacem, futur négociateur d’Evian remercié par son assassinat en 1970. Le Congrès de la Soummam s’est tenu également en Kabylie en 1956, congrès magistralement organisé, en plein guerre, par un autre grand kabyle, Abane Ramdane, liquidé aussi un an plus tard, par “ses frères d’armes”, au Maroc.


Je dois rappeler la confrontation de l’été 1962 entre l’intérieur mené par la Wilaya 3 (Kabylie) et les putschistes de l’extérieur, campés à Oujda. L’année suivante le duo Ben Bella-Boumediène envoie l’armée pour “reconquérir” la Kabylie suite à l’opposition du leader Hocine Ait Ahmed au régime personnel et la naissance du FFS. 463 anciens maquisards ont été achevés et des villages entiers furent ravagés pendant deux ans de guerre.

La Kabylie martyrisée par le colonialisme français s’est retrouvée face à un autre colonialisme.
Nous connaissons la suite des événements.

L’Algérie a sombré dans la dictature, dans l’arabo-islamisme et dans la corruption et la violence. On n’y est toujours, 60 ans après.
En 2001, le fossé s’est davantage creusé suite au massacre du Printemps noir où 130 manifestants ont été abattus par des armes de guerre, sous les ordres de Yazid Zerhouni, ancien Malgache, et Abdelaziz Bouteflika, les mêmes putchistes de 1962. La Kabylie s’est retrouvée seule à affronter l’hydre venu des “frontières”.


C’est à ce moment là que l’idée de doter la Kabylie d’un statut politique en rupture avec la junte d’Alger a émergé. Nous devons rendre hommage à Bessaoud Mohand Arav qui s’est très tôt rendu compte de la supercherie algérienne, au professeur Salem Chaker qui a déjà parlé d’autonomie linguistique en Kabylie et aux militants qui ont voulu traduire l’idée en autonomie politique.


Je rappelle aussi que le combat identitaire pour tamazight a été porté uniquement et massivement par la Kabylie. En 1994, toutes les écoles et universités kabyles ont clos leurs portes pour revendiquer une langue ancestrale qu’on croyait partager avec les Algériens et en 2019, un général algérien, malgré l’officialisation, a interdit de brandir le drapeau de cette même et légitime revendication amazighe. À un moment de l’Histoire, il faut trancher.
3/ Quel est votre regard sur l’Algérie d’aujourd’hui ?

L’Algérie d’aujourd’hui, comme celle d’hier, est dans l’impasse. Un État fondé sur la violence politique, la corruption des institutions et le jacobinisme idéologique est condamné à s’effondrer. C’est ce que le monde a vécu suite à la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique. La manne pétrolière et la compromission de la France avec les indus décideurs algériens a permis le maintien du régime en place depuis le putsch de 1962.


Malgré les changements brutaux qui ont eu lieu après 1989 et 2011 (suite au Printemps arabes), la nomenklatura algérienne résiste. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Aucune dictature ne peut éternellement aller à l’encontre de l’Histoire et ce  qui se passe aujourd’hui, ce sont les prémices d’une fin annoncée de la dictature d’Alger. Nous souhaitons que les choses se passent pacifiquement. L’écoulement de sang n’arrange personne.


4/ L’Algérie vit depuis presque deux ans un processus révolutionnaire (Hirak) grandiose, vos militants participent-ils dans ces manifestations de sursaut révolutionnaire ?
Il faut noter que ce que vous appelez “processus révolutionnaire” vient de Kabylie, de Kherrata plus exactement. Il a démarré un 16 février et non le 22 comme veulent le faire croire les médias algériens, et cela s’est produit une semaine après l’annonce d’une candidature surréaliste d’un Bouteflika grabataire pour un 5ème mandat présidentiel.


2 ans plus tard, il n’est pas subjectif de dire que la contestation aussi est dans l’impasse. D’un côté vous avez un système réfractaire à toute évolution et à tout changement, englué comme il est dans l’esbrouffe et la répression et de l’autre, vous avez une contestation populaire qui se cherche encore, sans direction, sans projet ni stratégie.


Tanekra/Hirak, est la continuité des luttes kabyles notamment celle du Printemps noir. De ce fait, la Kabylie s’y est automatiquement et massivement engagée. La Kabylie enfante les révolutions, il est temps qu’elle en tire les dividendes.


5/ Quel est votre constat sur ce mouvement qui vient de célébrer ses 2 ans d’existence ?
Malheureusement, ce mouvement n’arrive pas à dégager des pistes de sortie de crise et de salut public. Les clivages idéologiques qui l’animent, les dissensions sociologiques entre régions, entre différentes composantes de la population qui le structurent et les ambitions politiciennes des uns et des autres font en sorte que le blocage soit global, ce qui est avantageux pour le pouvoir et c’est exactement  ce qu’il attend.

La maffia d’Alger ne travaille que pour l’essoufflement de la contestation, comme elle l’a fait avec la Kabylie de 2001 à 2005, pour se maintenir encore au pouvoir. Il faut changer de paradigme et la Kabylie ne peut pas porter éternellement le fardeau algérien, elle doit s’émanciper.
Les autres composantes de la population et les autres régions doivent s’organiser également, comme pendant la guerre de libération. Nous sommes face à un régime pire que le colonialisme et une main seule ne peut applaudir (proverbe kabyle).


6/ L’Alliance pour une Kabylie Libre arrive-t-elle à activer librement en Algérie ? des obstacles et entraves ? De quel genre ?
Nous sommes un mouvement jeune. Le Conseil national du mouvement, qui m’a confié la tâche de porter sa parole, s’est réuni en date du 6 novembre 2020 pour adopter la nouvelle dénomination AKAL mais nos cadres et adhèrents ont déjà une belle expérience politique au sein d’autres mouvements auparavant.

D’ailleurs, ils font toujours l’objet de persécutions et d’intimidations policières. Déjà en 2016, une dizaine d’étudiants, futurs membres fondateurs de AKAL, étaient privés de passeport algérien. D’autres militants sont convoqués depuis décembre 2020 par le tribunal de Bgayet pour un rassemblement qui date de 2016, rassemblement  tenu en solidarité avec l’opposant mozabite Kameleddine Fekhar, mort depuis en prison.


Un de nos adhérents, comme je l’ai dit au départ, vient d’être convoqué par le ministère de la  Défense algérienne.
Nous savons que notre mouvement fait trembler le régime d’Alger ainsi que certains acteurs qui croient détenir le monopole de la politique en Kabylie, ces acteurs qui n’ont pas réussi jusque là à s’imposer face à la junte d’Alger ni à améliorer la vie des citoyens en Kabylie, mais nous sommes déterminés à aller de l’avant.

Après 6 mois d’existence, AKAL est structuré partout en Kabylie et dans la diaspora. Nous avons des sections en France, en Allemagne, en Belgique au Canada ainsi qu’aux États-Unis et nous venons de lancer le premier mouvement féministe kabyle (AWAL-Parole libérée des femmes).
La prochaine étape sera la Conférence citoyenne kabyle (CCK) que nous sommes en train de finaliser et pour laquelle toutes les tendances politiques et acteurs de la société civile seront associés. Seuls les Kabyles peuvent décider de l’avenir de la Kabylie.


Ahviv Mekdam, Porte-parole de AKALAlliance pour une Kabylie libre.

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