La Braise Berbère (interview de Hocine Ait Ahmed 1982)

Q. Pouvez-vous classer les principaux groupes ethniques en Algérie selon leur importance numérique ?

Hocine Ait Ahmed: Entre berbérophones et arabophones, une classification est très difficile parce qu’il n’y a jamais eu de statistiques sérieuses, mais disons que l’on trouve environs 30% de berbérophones en Algérie, la Kabylie, les Aurès, les touareg, le Mzab, les îlots berbères des montagnes du nord et du sud, sans compter les populations bilingues d’Alger et de la Mitidja. L’important est que le berbère existe. Cela en soi et à soi fonde son droit à un développement plénier dans la vie civile, politique, sociale et administrative. Ceux qui dénient ce droit le traitent comme une simple survivance folklorique.
Le berbère est la langue la plus ancienne du bassin méditerranéen la langue arabe n’est sortie de la péninsule arabique qu’au VII° siècle. Donc ne parlons pas de survivance berbère, mais de permanence culturelle avec une persistance linguistique phénoménale le tifinar est l’un des plus vieux alphabets du monde.
Au surplus, condamner la culture berbère sous prétexte qu’elle est fondamentalement orale, c’est non seulement ouvrir la voie un impérialisme en Afrique où domine l’oralité, mais c’est encore justifier ce que les Latino-Américains appellent, par la suprématie de l’espagnol, le colonialisme intérieur. C’est nier toute idée de culture (153)

Q. : De quoi se compose la spécificité kabyle ?

HAA. Je n’aime pas beaucoup l’expression « spécificité kabyle », elle supposerait des droits spécifiques qu’elle opposerait à la communauté nationale. Le libre développement de la langue berbère, l’exercice, et non pas la simple tolérance du droit à la différence, dépasse un cadre territorial donné ; je dirais que l’extrême densité démographique de la Kabylie, les supports villageois de la société civile et politique en ont fait un véritable bastion du patrimoine algérien. C’est sa spécificité ; la nation algérienne a plusieurs vitesses d’évolution selon les régions. Les grands réveils de la conscience nationale ont en Kabylie un ancrage plus profond et un rythme plus rapide, et cela impose à la Kabylie des devoirs à l’égard de la personnalité nationale dont la composante berbère (…)

Q. : Quelles sont les principales régions en Algérie ?

H.A. A. : Définir les régions sur la base de quels critères ? Au niveau de la classe dirigeante, on dit « les gens de l’Est », « de l’Ouest », « du Sud », « du Centre ». Les quatre points cardinaux polarisent les rapports de force et les dosages ! L’administration coloniale avait divisé l’Algérie en quatre régions. Trois départements : l’Oranais, le Constantinois et l’Algérois, plus les territoires du Sud. Pendant la guerre de libération, il y avait six wilayas qui recoupent le découpage prévu par l’Organisation Spéciale.
Après l’indépendance, on a détruit les wilayas qui avaient fait pourtant la preuve de leur efficacité. Un jacobinisme soucieux de tenir en main les masses turbulentes. A la première assemblée constituante, j’avais plaidé pour une réforme administrative fondée en gros sur la modernisation des six wilayas, leur transformation en pôles de développement, en régions autosuffisantes et complémentaires. Ce sont des régions naturelles.

Q. : Y a-t-il une identification possible entre les minorités et les régions ?

H.A. A. : Non, je ne crois pas. L’exemple le plus concret en est le Mzab, minorité ibadite, parlant arabe et berbère. Cette minorité souffre de discrimination et d’intolérance. Pourtant, de cette population industrieuse et alphabétisée dans sa presque totalité grâce à l’initiative de ses habitants, on peut parler de pionniers du désert ; or, au lieu de les laisser s’administrer eux-mêmes et d’utiliser leurs compétences dans le Sahara, on leur a imposé un carcan centralisateur et parachuté des fonctionnaires « nordistes ».

Q. : Le développement régional en Algérie est très inégal. Pourquoi ?

H.A. A. : Il n’y a pas de développement régional parce qu’on a ignoré les régions Le modèle de croissance fonde sur le gigantisme industriel ne s’est pas du tout soucié de l’équilibre régional : l’exode rural, la faillite de l’agriculture n’ont fait qu’aggraver les disparités régionales. Pourtant depuis deux décennies, la presse officielle ne cesse de dénoncer (154) la bureaucratie, la centralisation, les disparités régionales. Il y a un tel acquis dans le vocabulaire quant aux réalités…

Q. : Y a-t-il une oppression du pouvoir central à travers les structures de l’État d’une part, et à travers les structures du parti d’autre part ?

H.A. A. : Jamais l’Algérie n’a connu « en temps de paix » un quadrillage administratif aussi pléthorique, aussi lourd ; sans doute pour combler le fossé qui existe entre la micro-société qui résulte de la pulvérisation du tissu social et la macro-centralisation. Un léviathan bureaucratique sous-développé fondé sur la fiction de parti unique, qui depuis près de vingt ans, est l’objet de réactivation, de réanimation et de réorganisation permanentes.
Cette administration hyper-centralisée engendre l’absence de libertés démocratiques et au niveau de la société civile, l’étouffement de tout esprit d’initiative, l’absence de sécurité économique, sociale, de travail, de salaires, de logements. Il y a un véritable divorce entre les structures étatiques et les populations (…)

Q. : Les populations ont-elles leur mot à dire dans les décisions en matière de développement régional ?

H.A. A. : Théoriquement le parti, les organisations nationales, c est-a-dire les syndicats, l’organisation des jeunes et des femmes sont conviés à participer, à donner leur point de vue. Il y a aussi les assemblées élues. Théoriquement donc, les populations et les travailleurs ne manquent pas de représentants. Mais connaissez-vous un État partisan, l’État d’un parti unique, compatible avec la démocratie politique, économique et culturelle ?
En décembre 1962 de la tribune de l’Assemblée constituante, j’ai dénoncé le parti unique, l’État-partisan dans une longue intervention que j’ai publiée dans « Guerre — Après-guerre » (Éditions de Minuit), l’état-de-siège dressé en permanence contre la souveraineté des travailleurs et des citoyens. Pour montrer comment une fiction devient réalité dans une mentalité de dominateur, j’ai utilisé l’image du père qui joue avec le train électrique de son enfant et qui finit par se prendre pour le directeur de la S.N.C.F.
Combien de petits pères des peuples ont fabriqué et fabriquent encore cette fiction souveraine ? Ces filiations douteuses rendent encore plus vitales les recherches d’identité. Celle-ci ne s’octroie pas, elle se forge dans les luttes sociales politiques et culturelles qui doivent être indissociables.

Q. : Y a-t-il des clans politiques et familiaux au niveau des régions et au sein des minorités ?

H.A. A. : L’unité du parti est un burnous de chasteté qui couvre le pullulement cancéreux des clans régionalistes. Les féodalités régionalistes sont pour moi à la fois les conséquences et les soutiens de la dictature. Elles continuent à se livrer à une lutte féroce et sournoise sous forme de règlements de compte. Chacun place les gens de sa tribu. (155)
Je souligne qu’on a longtemps spécialisé les Kabyles dans la répression, comme les Kurdes en Iran. L’ex-Shah de Perse s’était enorgueilli d’avoir pris des bains de foule pendant trois jours en Kurdistan. C’était précisément parce que la Savak était dirigé par les Kurdes. Une double opération : on réprime les Kurdes, qui peut mieux le faire que les Kurdes ? Deuxièmement dresser l’ensemble des citoyens contre l’ethnie qui a fourni les tortionnaires les plus en vue.
Depuis 1948, ce sont des Kabyles qui ont assassiné ou tenté d’assassiner des Kabyles, avant, pendant et après la guerre de libération. Il y a des formes de traîtrise répétitives, depuis des millénaires, chez les candidats ou les hommes au pouvoir. Certes la cruauté n’est pas l’apanage d’une « race » ; mais il faut se garder d’une vision apologétique de l’histoire et avoir le courage de l’intelligence, voire du simple bon sens ; constater les faits et les dire, en vue d’établir le vrai dialogue avec les consciences.
Je pense que ces recours, je dirais traditionnels, à la suppression physique des rivaux réels ou potentiels, résulte moins de la bêtise, que d’une scission intime ; d’une fracture de la personnalité ; l’ambition fait le reste. Que vaut un système politique, dans lequel par ailleurs on est obligé de donner des gages de « fidélité » à l’ « unité nationale », pour se valoriser et assurer sa promotion ?
J’en ai toujours tiré la condition qu’il n’y a pas de démocratie et de civisme, sans pluralisme : être bien dans sa peau même et surtout quand on n’est pas dans la ligne officielle ; d’autre part sans élections libres : le suffrage universel au niveau local, régional et national, permet de se valoriser dans la seule fidélité qui doit primer, la fidélité au mandat démocratique, aux besoins et aux aspirations des citoyens.

Q. : Quelle est la signification du mouvement de Tizi Ouzou depuis le printemps de 1980 ?

H.A. A. : Le printemps kabyle est un de ces instants de vérité dont j’ai parlé tout à l’heure. Des jeunes de kabylie ont compris que les droits de l’homme c’est d’abord le devoir d’être des hommes et de se battre pacifiquement pour la démocratie, le droit d’être des Algériens à part entière passe par le devoir d’assumer sa berbérité qui est irréductible au couscous et au burnous. Le même phénomène d ’automobilisation par la base fervente et responsable, la même réponse massive. Le résultat le plus concret a été le déblocage historique de l’opinion algérienne et la réactivation de la vie politique algérienne. A travers la survie de la langue berbére, les Algériens comprennent de plus en plus que l’enjeu est la démocratisation de la vie politique, économique et culturelle.

Q. : Qu’implique la défense de la culture berbère en termes d’organisation politique ?

H.A. A. : En bref, la fin du terrorisme idéologique, du monolithisme politique, du monopole linguistique, associatif et syndical. Elle implique un autre type de rapports sociaux, un autre régime politique fondé sur le pluralisme dans tous les domaines, le respect des droits de l’homme, un autre développement élaboré, décidé et contrôlé par les citoyens et citoyennes. (156)

Q. : l’affirmation du particularisme kabyle est-elle contre-révolutionnaire ?

H.A. A. : Pour identifier la contre-révolution, c’est vers l’accusation et non l’accusé qu’il faut se tourner. Une vieille paysanne avait parcouru des kilomètres à pied pour répondre à une convocation d’un juge. Quand elle s’est s’est fait reprendre vertement par le juge : « parler arabe ! », elle n’a pas utilisé de grands mots. Elle a dit : « chez le juge colonial, on avait au moins un interprète ». L’ « homme de justice » s’est bien gardé de la …. classique « nostalgiques du colonialisme », car tout le monde savait que la famille de la plaignante avait été décimée par la répression coloniale.
Pareils comportement sont très fréquents dans la vie courante, … de la part de personnalités kabyles, heureusement de moins en moins formés ou déformés par la rhétorique, ils font preuve d’un zèle moins …, moins apparent depuis la levée en masse pacifique. L’interdiction de la conférence de Mammeri sur la poésie kabyle est la goutte qui a fait déborder le vase.

Q. : Une stratégie de développement peut-elle s’accommoder d’une multiplication des centres de pouvoir ?

H.A. A. : Je vous retourne la question : une stratégie de développement peut-elle s’accommoder d’une multiplicité successive de putsch ? L’Amérique latine après plus d’un siècle d’indépendance politique, où en est-elle ? Pensez-vous que la doctrine de Monroe peut tout expliquer ? ne faut-il pas des indigènes pour co-gérer la dépendance et écraser leurs propres sociétés ? Le besoin de régénérer la démocratie n’a rien à voir avec … … des mécanismes classiques de représentation ; il s’agit de multiplier les centres de décision et de contrôle populaires.
Il faut casser la tutelle centralisatrice pour éviter l’hégémonie d’une structure. L’intégration nationale est une tâche fondamentale, elle ne doit pas se faire sur la base d’une tutelle. Elle ne peut pas se faire autour d’un parti ou de l’armée. C’est à l’intelligence et à la conscience des citoyens qu’il faut confier l’unité et le développement de la nation.

Q. : Percevez-vous ailleurs qu’en Kabylie une revendication à l’identité culturelle ?

H.A. A. : Je crois qu’il y a une revendication générale à l’identité nationale. Je ne parle pas seulement de cette jeunesse fougueuse des Aurès ou du Mzab, des Touaregs qui revendiquent droit de cité à la langue berbère dans la cité berbère. Je pense à ces masses paysannes du nord-constantinois par exemple, bloquer les centres routiers comme des réserves d’Indiens, pour se rappeler au souvenir des technocrates lointains, à cette jeunesse qui remplit les mosquées, désorientée et en quête de son identité.
Que l’élément identificatoire soit une langue étouffée, le lien avec Dieu, avec la terre, avec les libertés démocratiques, on peut dire : notre projet est notre identité et réciproquement notre identité c’est notre projet (157) et celui-ci ne peut être octroyé ; il se forgera dans la réactivation civique et la mobilisation politique de l’opinion (…)

Q. : Que deviennent les minorités dans les grandes villes algériennes ?

H.A. A. : Il y a un phénomène de ruralisation des grandes villes. Minorités linguistiques ou majorités, elles sont menacées par une telle pression démographique, par de tels problèmes sociaux, qu’il y a menace de clochardisation. La récession du civisme au profit de la débrouille fait qu’il y a tribalisation. C’est à ce niveau que les tentatives d’adaptation et de survie font jouer les solidarités. Dès lors, le mouvement du printemps kabyle est un mouvement révolutionnaire en ce sens qu’il est porteur de valeurs nationales et de significations capables d’élargir les horizons politiques et d’approfondir la conscience nationale.

Q. « Pourquoi veut-on sédentariser les nomades algériens ?

H. A. A. ; Mais pour les contrôler pardi. Sous prétexte de civilisation. Alibi plus que millénaire. Le nomadisme est un mode de civilisation simplement différent. En tout cas, c’est ainsi qu’elle est assumée et non comme une fatalité. Sédentaires ou nomades conçoivent leurs gîtes par nécessité et non pour l’éternité comme les pharaons. C’est aux nomades que les choix doivent revenir. Nouer entre les consciences les liens d’une communication vraie implique un climat de tolérance et de dialogue. A cette condition, les nomades feront d’eux-mêmes œuvre de cohésion et d’imagination et formuleront des solutions. J’observe que le Niger a pris l’initiative de créer des écoles ambulantes en tamachek, en berbère, au service des Touareg. C’est là un exemple d’imagination que l’Unesco a d’ailleurs félicité (…)

Q. : Que devrait-on faire pour promouvoir et préserver les identités des minorités ?

H.A. A. : C’est une question vitale. C’est une vraie question à laquelle j’ai tenté d’apporter dans une thèse l’éclairage des droits de l’Homme. Elle dépend en définitive de la capacité de la société internationale à promouvoir l’intégrisme des droits de 1’homme, éliminer les structures de désintégration et de mésintégration héritées de la doctrine de Monroe, de la conférence de Berlin en 1885 qui a pulvérisé l’Afrique, et de la Conférence de Yalta. En attendant, il faut sans relâche débusquer et pourchasser sans complaisance les formes subtiles du racisme et de discrimination.

Le texte daterait de 1982. (Propos recueillis par Georges Châtillon et Laurent Perallat.)

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